Coup de guoeur

« L’homme est bon et mauvais, disait George Sand. Mais il est quelque chose encore : la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l’art. » citée par Nancy Huston dans Professeurs de désespoir. Ce à quoi elle ajoute : « La littérature contemporaine aurait-elle renoncé à ce but-là ? »

Professeurs de désespoir est publié en 2004. La littérature sans estomac de Pierre Jourde en 2001. Est-ce que cette chère Nancy l’a lu avant de se lancer dans sa diatribe castratrice et férocement féministe contre tous ces fameux « nihilistes », de Beckett à Houellebecq en passant par Kundera… Je ne sais pas, elle aurait du, elle y aurait appris, peut-être justement, la nuance, non dans le jugement critique mais dans sa propre approche d’un écrivain. De son œuvre. Parce que Jourde approche l’œuvre de certains écrivains, uniquement l’œuvre. Qu’on peut se permettre d’appeler autrement, d’ailleurs. « La littérature sans estomac », c’est plutôt pas mal trouvé quand on s’attaque à Sollers, Beigbeder, Angot… Son jugement est méchant, moqueur, sans appel. Totalement destructeur. Mais il ne se base que sur l’écrit. Les mots, les phrases. Et surtout, il ne part d’aucun préjugé, d’aucune idée préconçue, ou pire, personnelle. Pierre Jourde est un critique littéraire. De talent. Nancy Huston… Vous savez à quel point j’aime la lire, je vous ai déjà bien assez conseillé son Journal de la création. Et dernièrement Dolce Agonia m’a extrêmement marquée. Mais là… Je n’ai lu que 100 pages, et déjà je bouillonne d’énervement à chaque page. Je crie, je l’invective, il faut que je vous en fasse part, que mon agacement sorte. Bon déjà, vu mon inexpérience et mon état d’avancement du bouquin, je ne vais rien écrire de bien construit ni constructif. Je n’ai bien évidemment pas cette présomption.

Dés son entrée en matière, elle précise bien qu’elle n’a pas l’intention de les dénigrer, ces auteurs. Ni d’en faire une analyse littéraire. Soit. Mais alors, qu’est-ce qu’elle va raconter sur eux ? Et bien, leur vie, tiens. Elle va tenter d’expliquer pourquoi ils (et quelques elles) sont misogynes. Et « génophobes ». Ceci est un de ses néologismes. Qui signifie « phobie de l’engendrement ». Et surtout pourquoi ILS ONT TORT. Prouver, chapitre par chapitre, victime par victime, de manière brillante, qu’ils on tort. Je n’y vois pas beaucoup de nuance. La première ligne de Professeurs de désespoir (qu’est-ce que j’aime ce titre par contre) fait allusion à sa fille. Tout part de sa fille. Toute la réflexion. L’engendrement est une des plus importantes raisons de lutte chez Nancy Huston. Quiconque y touche, le désapprouve, le renie ou autre ne mérite que son mépris. La maternité, la féminité, la femme mère et artiste, les sujets-figure de proue de l’écrivain. Donc un point de départ, un lien entre les auteurs qu’elle choisit, totalement personnel, et même très cher. Nancy Huston est une artiste. C’est indéniable. Elle est aussi une grande essayiste. Mais là pour moi elle n’est pas une critique littéraire. Je sais bien qu’elle ne se revendique pas comme telle. Seulement je me demande. Pourrait-elle l’être ? Peut-on être les deux ? Un artiste peut-il faire taire toute pulsion de l’ordre du personnel, de l’émotionnel, qui le pousse à l’art ? Ah, oui, bien sûr, vous allez me contrer avec Baudelaire et Guibert. Tout d’abord, les critiques de Guibert étaient très personnelles, justement, objecterais-je. Mais surtout, et là on va bondir, ce sont des hommes. Vous me voyez venir ? A contre-courant de la thèse de Nancy, puisque les femmes engendrent (ont engendré ou ont la possibilité de), elles ont ce je-ne-sais-quoi de personnel qui empêche l’objectivité absolue. Absolue oui, je sais, je ne devrais pas l’employer on me l’a déjà reproché. Bon ce n’est qu’une hypothèse branlante, que je n’appuie même pas d’exemple. Et c’est un peu provocateur, je le reconnais. Non mais faut dire aussi, elle m’a énervée. Attendez, attendez, vous allez voir :

« Alors maintenant je vais dire une chose absolument énorme, tellement énorme qu’elle me fait presque peur, non ce n’est pas la chose qui me fait peur mais le fait de le dire ou plutôt de l’écrire parce qu’écrire est ma façon à moi de dire, mais écrire cette chose implique qu’elle ne soit entendue que par mes lecteurs, soit une proportion infime, quasi négligeable de la population mondiale ; or c’est précisément pour ces gens-là, pour les lecteurs d’essais, disons pour aller vite pour les intellectuels, que cette chose est « énorme », alors que pour la vaste majorité de la population mondiale elle est au contraire une banalité, un truisme, une chose qui va précisément sans dire, bref je marche sur une corde raide entre ceux qui liront cette affirmation et qu’elle fera bondir, et ceux qui ne la liront pas et qu’elle ferait bâiller si d’aventure elle leur passait sous le nez ; la voici, elle vient maintenant, la chose presque impossible à dire, soit scandaleuse soit assommante : il y a, en général, en gros, oui, oui, quand même, j’insiste, dans l’ensemble, ah là là Déesse Suzy j’ai peur, il y a une différence entre les hommes et le femmes, voilà je l’ai dit, [...] il me semble que cette différence consiste en ce que la plupart des femmes font des enfants et passent du temps avec des enfants en bas âge [...]. Il s’ensuit que, dans l’ensemble, en gros, les hommes et les femmes entretiennent un rapport différent au passage du temps et donc à la mortalité, voire à la mort. »

Non mais elle se moque de nous. Oui, bien sûr qu’elle se moque de nous. Mais c’est toujours, toujours la même rengaine dans la plupart de ses essais. Une véritable obsession, un autel érigé à la maternité. Au pouvoir de la femme par l’engendrement. Mais – et c’est ce qui fait qu’à chaque fois qu’en librairie ou bibliothèque ou n’importe où je tombe sur un de ses bouquins, essai ou roman, je rafle instantanément -  c’est excellemment dit. Pardon, écrit. Nancy Huston est une artiste que j’adore. Que je dévore. Mais qu’est-ce qu’ ELLE A TORT !

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