Nouvelles du front

Aujourd’hui chers amis voici un sujet d’actualité. Oui pour une fois je ne vais pas vous bassiner avec des réflexions sur des bouquins qui ont déjà vingt ans ni avec des interrogations sur des sujets encore plus vieux que nos arrières-grands-parents. Réjouissons-nous bien que rassurons-nous ou tant pis pour nous je ne vais pas non plus parler de Gaza.

Tout d’abord petit flash-info-perso j’ai décidé de ne pas sortir ni boire pendant deux semaines ça fait déjà deux jours on y croit on croise les doigts on est fière on est belle on est lesb… euh non c’est pas ça… ça promet, oui, je sais. Heureusement qu’il n’y a pas grand monde à me supporter ici. Flash-info-perso qui découle sur une info filante en juin c’est justement l’imminence de la fierté d’un jour par ville par nos chers amis défilant dans les rues des grandes villes, sur des chars ou derrière, en scandant chantant dansant cette fierté revendicatrice que je rejette. Oui je rejette la marche des fiertés non je n’irai pas (oui, bon, c’est facile, à CrèveBatard évidemment il n’y en a pas) et ce n’est pas par agoraphobie ni homophobie. Je ne suis pas fière. Je n’ai pas honte non plus, bien entendu là n’est pas la question. La question c’est la notion de fierté. Je ne suis pas fière de quelque-chose que je n’ai pas choisi quelque-chose sur laquelle je n’ai pas de pouvoir quelque-chose qui ne dépend pas de moi. Je pense à mon petit niveau que c’est avec humilité que l’obtention d’une quelconque reconnaissance est plus avenue et avec plus de valeur.

Actualité littéraire maintenant. Et c’est là qu’on rigole (je conçois que ma notion de la rigolade est quelque-peu bringuebalante parfois) parce que mon actualité littéraire concerne… Nancy Huston ! Obsessionnelle me direz-vous certes ce n’est pas une grande nouvelle mais au moins reconnaissez que vous préférez ma période Huston à ma période Duras ! Quoique je n’ai pas tellement parlé de Duras ici… que voici une bonne idée… si j’essayais de convaincre quelques récalcitrant(e)s… Ah mais alors là on est dans l’ultra réchauffé que ça en est même tout gondolé à force de passer au micro-ondes avec cette chère Marguerite. Bon, restons dans l’actualité pour ce soir. Infrarouge, donc. Le petit dernier (mai 2010) de Nancy. Je vais faire court, parce qu’actualité rime avec manque de recul et réflexion pauvre. J’exagère un tantinet. Actualité rime avec poil au nez. En fait, je voulais juste saluer le fait rare et inestimable que pour la première fois et sans arrière-pensée les paroles de Nancy Huston ont résonné de manière parfaitement juste, claire avec mes pensées, sur exactement la même tonalité. Que je vous cite :

(page 46 oui je deviens de plus en plus rigoureuse je cite les pages en plus maintenant) :

« Dans un délire de désir retenu, je soupèse, caresse et lèche les bourses de Kamal (…)  »

Ah, non, c’est pas ça.

Ce n’était pas que pour faire une blague cette petite phrase. C’est que c’est loin d’être la seule dans les quelques 300 pages d’Infrarouge. On a droit à des tas et tas de passages dans le genre, que je qualifierais bien de porn*ographiques si l’on n’était pas sur Internet et oh puis zut de toute manière tout le monde sait bien à quel point je suis prude. Pas de vulgarité bien sûr quand même on est avec Nancy Huston mais là à mon avis on est en droit de se demander si elle n’est pas tombée sur la tête et de quelle hauteur. Bref, voici maintenant les vrais passages qui ont fait écho :

« Depuis quand, se demande Réna, mon père est-il incapable de parler et de marcher en même temps ? Elle s’efforce de ne pas hâter le pas. Aucune raison, elle le sait, d’avancer à une vitesse plutôt qu’à une autre. (…) Mais ici, son impatience est existentielle, intransitive. Une réalité psychique solide et florissante, prête à s’appliquer à toute activité qui pourrait se présenter au cours de la journée. »

Cette précision, cette justesse dans les émotions qui traversent Réna dans le quotidien, le banal, le terre-à-terre, du demi-tour créneau en voiture à l’arrivée des saignements mensuels (oui carrément), c’est émouvant.

Et puis aussi, comme par hasard, des petites perles :

« Bleu n’existe pas. (…) La couleur bleue. Elle n’existe pas objectivement dans l’univers, seulement dans le cerveau de certains mammifères dont la rétine capte telle longueur d’onde émise par le soleil. (…) Peut-être que Dieu c’est pareil ? (…) Peut-être que Dieu c’est comme bleu, un truc qui dépend juste du point de vue ? »

C’est un peu tout ça, ce bouquin, du temps présent réel, prosaïque et disséqué presque chirurgicalement, des fantasmes passés ou rêvés mais largement érotiques, et quelques teintes poétiques. Surprenant. Du jamais vu chez Nancy Huston ? Oh, rassurez-vous, toujours les mêmes thèmes et le mêmes obsessions. Décidément, les artistes et leurs obsessions (oui, on est sur Internet, je me permets de m’auto-proclamer artiste voilà). D’ailleurs, j’ai fait une belle liste des obsessions durassiennes (on y revient quand même, quand je pense que vous avez cru pouvoir y échapper). Autour de la lettre D. Bien entendu. Alors en vrac comme ça comme en rosace autour de Dieu et désir : Duras, Donnadieu, détruire, dire, douleur, India Song, Dionys Mascolo, densité, domination, dévorer, disparaître, dépouillement,  diriger et bien-sûr le préfixe dé- en tant que préfixe universel destructif comme dans défaire qu’on pourrait appliquer à tout qu’elle pourrait appliquer à tout. C’est amusant comme tous ces thèmes toutes ces idées ses thèmes ses idées comme une constellation autour de son nom hérité et de son nom choisi autour d’une lettre qui représente, d’un point de vue sonore, à merveille la dureté. Il y en a peut-être pour estimer que les sonorités dures-lassent. Pas de désespoir, dans l’œuvre durassienne, ça ne va pas. Pourtant, la phrase de Valéry ; « la beauté, elle est ce qui désespère », tellement parfaite pour Duras.

Voilà pour l’actualité littéraire.

Dernière information capitale ; dans deux semaines je re-bois. L’ai-je déjà dit? Oui, mais, ai-je dit où je serai dans deux semaines ? Je serai à Paris.  Alors, vous savez où fêter ça vendredi 11. Et jeudi 10 c’est la What’s gouine on aux Disquaires. On est pas fière mais quand même parfois ça vaut le coup.

12 réflexions au sujet de « Nouvelles du front »

  1. tu tombes toujours dans le mil toi…

    au milieu de toutes les sonorités possibles, préfixes ou suffixes, il y a quelques mois, j’ai choisi « dé »

    extrait.

    « Bien sûr j’ai développé quelques désirs envers d’étranges êtres. Mais cela s’est avéré désastreux. Un débile à l’air débonnaire déniché chez le dermatologue. (À l’époque, d’énervantes démangeaisons me forçaient à me défigurer.) ……… D’une dextérité déterminée j’ai alors décidé de le détourner de ma personne, mais le dépravé connut une déception démente qui l’empêcha d’en démordre et de reconnaître sa défaite. Il me débita bon nombre de salades, me dit qu’il déprimait dans les décombres de notre défunte histoire, me dédia quelques poèmes déconcertants qui dénotaient tous le dégoût certain qu’il s’inspirait, il me promit de ranger ses désordres, de ravaler ses déboires, de se nouer afin de ne plus jamais se défiler, il me démontra enfin que dans son univers dévasté je constituais une déesse impossible à détrôner puis attendit, déconfit, que je parle. Prenant la mesure de sa dégradation et me détestant presque de ne pas avoir su déchiffrer sa géographie dégénérée plus tôt, ce qui aurait eu la délicatesse d’épargner ce fâcheux détour à mon être déjà suffisamment décimé, je l’informais que je ne souhaitais pas entamer un débat sur lequel de nous deux se trouvait le plus décomposé et le priai d’éprouver l’once d’estime de soi nécessaire dans pareil moment pour détaler avant qu’il n’ait fini de se déliter, sans quoi je débarrasserai le sol de ses restes au détergent. Décontenancé, le pauvre dément finit par se débiner sans même démentir ses déclarations démesurées. À l’heure actuelle, je crois qu’il déchante encore, déclarant à qui veut bien l’entendre que je suis responsable de sa décrépitude, et qu’il me doit cette décadence dans laquelle il se désintègre. Le pauvre, en plus d’être un déchet se révèle déloyal: c’est tout seul qu’un être humain se démolit. »

  2. Tu vois, il est temps de te confronter à Duras…
    Trêve de plaisanterie, ça pour un exercice qui tient la route… Et rondement mené ! Terrible, t’arrives presque à faire oublier le préfixe. J’aime beaucoup la dernière phrase.

  3. Mouais… Duras ne me dit toujours rien. Surtout que dans « le ravissement… » elle m’énerve avec toutes ses initiales et ses noms bizarres!

  4. Et alors initiales noms bizarres non mais toi tu t’arrêtes à ça ?!

  5. Dans le cas présent, oui. Que veux-tu, il faut bien que chacun ait ses imperfections! Mais dès que j’aurai lu un livre de Marguerite ne t’en fais pas je te préviens et on ira boire un truc bon (j’allais dire « champagne », mais comme mon avis là-dessus risque aussi de passer pour un sacrilège, je me tais).

  6. On n’aura qu’à boire un mojito. (ton avis sur les boissons a une importance largement moindre que celui sur la littérature)

  7. oh oui, des mojitos! maintenant j’aime ça! (mais tu – ah non, tu le sais peut-être pas)

  8. Bien sûr que si je le sais, tu crois quand même pas que j’ai dit ça au hasard ? !

  9. Ah bien oui c’est facile l’espionnage aujourd’hui, avec Dieu Internet. En même temps il me semble même que je sais où quand et comment tu t’es mise à aimer les mojitos. Ce qui me force à croire que tu m’en as parlé, EN LIVE, au charmant bar dont j’ai oublié le nom qui fait de bons Tiramisu et surtout des frites.

  10. Prosper.
    Ah oui? c’est fou ça je parle tellement que je ne me souviens pas avoir dit certaines choses… Mais maintenant c’est vrai, oui. Par contre, je t’ai vraiment raconté où quand et comment?

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