Je n’ai pas oublié Crevebatard, j’étais juste en partance, en vacances. Des semaines perdue dans un village mais là vraiment un village pour de vrai, j’insiste, avec rien. Et pas de connexion internet. Du coup je suis rentrée plus tôt à la maison. Pour « travailler ».
Dix heures de train avec Violette Leduc, de quoi devenir un peu marteau. Me rendre compte que moi aussi, dans ma solitude, j’aime et je caresse les objets. Les livres surtout, on s’en serait douté. A la bibliothèque, le matin on range les livres. Je me surprends souvent à caresser certains auteurs, les traiter avec déférence, leur faire un nid douillet entre leurs voisins, bousculer autour pour qu’ils aient de la place. Par contre, quand je dois ranger Lévy, Nothomb ou Musso, je les tiens entre deux doigts, pincés, comme si j’avais peur qu’ils me contaminent. Quand j’ai quitté ma chambre chez les parents, j’ai dit « au-revoir » aux meubles, aux plantes. Au-revoir le canapé de Lille qu’elles n’aimaient pas tellement. Trop bas, trop plat. On s’attache.
Maintenant que je suis rentrée je peux vous faire part de mes dernières interrogations. De mes doutes. Avant tout chose, sur le doute. J’ai longtemps eu un peu honte de tous ces doutes, toutes ces questions, ces incertitudes, ces incapacités à me prononcer si ce n’est à me décider. Une de mes plus cuisantes humiliations d’enfance ; une réflexion d’une camarade qui disait que je n’avais pas de personnalité. Puis je le cultive ce doute, il me fait réfléchir, penser, avancer. Et surtout il me fait écrire. C’est pour cela que j’en parle là. Comme d’un orgueil, peut-être si je peux me permettre. Le dernier numéro du Magazine Littéraire (on a les références qu’on peut) titre : « Le doute : ce sont les certitudes qui rendent fou ». Plus loin : « Je doute donc j’écris ? » Et bien oui, évidemment. Et de citer Kant : « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. » Petite victoire. Mais ça fait toujours plaisir.
Je voudrais donc vous faire part d’un doute qui m’assaille depuis le début de ces vacances. Le sujet est rabattu, surtout par moi, surtout ces derniers temps. Je m’en excuse à l’avance et peut-être qu’après en avoir encore parlé je cesserai d’y penser. Vous connaissez mon avis sur la Gay Pride, surtout sur le terme de fierté. Bien. (Ou relire les articles précédents) Il se trouve que peu de temps après l’événement, j’ai eu vent de deux agressions homophobes qui ont attiré mon attention plus que les autres. La première parce qu’elle a été « médiatisée », j’entends par là relayée sur Facebook et autres réseaux via des « amis » engagés.La seconde parce qu’elle était adressée à une personne qui m’est plus que chère. Quelqu’un qui est pour beaucoup dans ce qui je suis aujourd’hui et que je ne cesserai jamais d’aimer, différemment peut-être, à ma manière. Forcément, ça interpelle. Je ne peux ni imaginer ni absorber sa souffrance, je ne peux la visualiser gisant sur le pavé, assaillie de coups et traitée de « sale gouine ». Je peux me demander « pourquoi elle ? » souhaiter les voir souffrir, les agresseurs. Vouloir frapper, venger, hurler. Je n’ai pas ce pouvoir. Je n’ai que le pouvoir de réfléchir, et d’écrire. De partager. Alors c’est tout simple, c’est tout bête, mais j’ai l’impression qu’on a tellement envie que la fête soit réussie, qu’on s’amuse et qu’on vende le plus de rhum possible qu’on oublie. On oublie que c’est pour éviter ça qu’on marche. C’est pour se battre contre la discrimination qu’on se montre et qu’on crie, qu’on scande. On est pareil. J’ai entendu dire que certaines personnes avaient choisi d’aller aux Solidays plutôt qu’à la « Pride ». Même plan d’égalité, un choix, deux divertissements. Une belle fête. Et pourquoi si peu de temps après ces agressions ? Je sais bien qu’il y en a plus que ça, souvent, tout le temps même. Mais moi, à mon petit niveau j’ai entendu parler de ces deux-là juste après la marche parisienne. Et oui, je ne peux m’empêcher d’y voir un lien. C’est là que je suis dans le doute. Et si la marche des fierté avait au final des effets opposés à l’objectif originel ? Si cette ostentation ne provoquait que mépris, répulsion et envie de frapper ? On serait tellement loin du compte ! J’ai tellement mal pour elle, pour elles que je me permets de répéter : réfléchissons ! Il faut trouver une alternative à la Gay Pride qui ne joue plus son rôle ! Il faut trouver une autre nomination, des symboles, un discours ! Je ne veux pas que les personnes que j’aime se fassent taper dessus pour leurs préférences sexuelles. Je ne veux pas qu’on me frappe parce que j’embrasse une fille. Et encore une fois je reste à mon échelle parce que je ne suis pas militante, je me pose seulement des questions. Je sens une faille, une brèche. « J’ai vu ta pote à la Gay Pride », qu’on m’a dit. Elle vendait du punch je crois. Elle était fière parce qu’elle en avait vendu beaucoup. Pour qui ? Pour une association pour les droits LGBT ? J’espère. Mais ce n’est pas l’image que l’on retient. Surtout d’un point de vue extérieur. Bon sang, les homosexuels qui sont pourtant à la pointe de la mode, les champions de l’apparence, ne pas y voir une provocation négative et qui les dessert ? Réveillez-vous ! Réveillons-nous ! On se bat pour l’adoption et le mariage, mais ne faudrait-il pas revoir les bases ? Se demander ce que l’on pense vraiment de nous ? Donner une meilleure image ? De quoi êtes-vous si fiers ?