Il y a peu d’auteurs qui provoquent des réactions chez moi. Je suis quelqu’un d’extrêmement nuancée, dotée d’une patience quasiment sans limite (quoique, les limites ont l’air de se resserrer avec le temps). Comme si une éventuelle réaction venant de moi était non avenue, nulle, sans valeur.
Ah, la valeur des choses, des gens, des réactions. Et des opinions, n’en parlons même pas. Humilité, Exigence. Éternelle ambivalence.
Comme si je n’avais pas le droit, je n’étais pas « légitimée » à avoir et surtout à exprimer une idée, une pensée qui n’est pas appuyée, qui n’est que de moi, de l’ordre de l’intuition peut-être, et mon Dieu, l’intuition on sait bien à quel point c’est dangereux. Ça semble inconcevable ce genre de réaction à une lecture mais pourtant, non seulement ça arrive de plus en plus, mais encore ça me conforte dans cette sorte de certitude un peu floue (non je n’emploie pas ce mot pour rien avec toute l’angoisse qu’il colporte, ni ce verbe qui est totalement assimilé dans ma vision des mots des termes de l’écriture au cloporte) que quelque-chose en moi est lié indéniablement à la littérature, à l’écriture. Mais si peu d’auteurs provoquent quoi que ce soit chez moi, alors par contre lorsque c’est le cas c’est pour de bon et ça ne s’en va pas. Agacement violent tournant vers l’énervement qui me force à en parler, à écrire dessus, ou émotion pure étincelante qui fait jaillir les larmes et les clichés. Nancy Huston peut à la fois m’agacer à en hurler et m’émouvoir à un point qu’il m’est difficile de continuer la lecture ça brouille c’est flou lisez Instruments des ténèbres. Guillaume Musso que je me suis décidée à lire dans une optique professionnelle, de carrière.
Il faut l’avouer, même si j’ambitionne plutôt la direction d’une bibliothèque ou je serai donc moins amenée à communiquer avec mon public, mes inscrits, qu’à réfléchir sur eux et pour eux, à quels livres je pourrais bien acheter pour qu’ils les empruntent, il est évident que si je veux agir pour eux et non pour moi, j’achèterais plutôt Musso que Barthes. L’éternel dilemme et conflit des bibliothécaires, la politique d’acquisition pour utiliser leur jargon, si la bibliothèque idéale, exhaustive tendant vers l’utopie d’Alexandrie n’est matériellement pas possible, comment choisir ce qui constituera une bibliothèque convenable ? Convenable pour qui ? D’où l’interrogation que lisent les gens ? Les habitants de la ville où se tient ma bibliothèque ? Que veulent-ils trouver dans une bibliothèque ? Et qu’est-ce que moi, bibliothécaire, j’envisage nécessaire de placer sur les rayons de mon établissement ? Ah tiens, ça ne correspond pas, mais alors pas du tout ! D’où tout ce conflit interminable autour du choix des livres dans une bibliothèque. D’où tous les jours mais pourquoi je me lance dans ce métier ? D’où aussi le peu de bibliothécaires écrivains et leurs dilemmes.
Tout est dans le public. La réception. (Ne vous inquiétez pas je n’oublie pas Musso. Si je maîtrise peu de choses au moins je maîtrise le cours de mes écrits.) Ce que je vais appeler ici la « cible » de l’écrivain. Il m’apparait aujourd’hui qu’un écrivain, dans le sens d’un écrivain digne de ce nom, que je qualifierai de « bon écrivain » (et pourquoi et comment j’y viendrai aussi), écrit pour deux cibles, deux types de lecteurs différents. Le premier est le lecteur « personnel », c’est à dire une personne connue et que l’auteur consciemment ou non cherche à atteindre. J’y vois dans ce cas une personne aimée, amour ou amant(e), parent, enfant, ou un adversaire… Bref, quelqu’un à qui on ne s’adresse pas directement mais de qui on espère fortement être lu et compris. Le deuxième est le lecteur « éternel », ou « immortel ». Celui qui lisait Zola, celui qui n’est pas encore né, celui qui n’est jamais mort, celui du Jugement de notre art. Un bibliothécaire a un troisième public, qui est contemporain, plus proche et plus tangible, ceux qui vont emprunter des livres ou ceux qui devraient, qui vont. Deux publics totalement différents à qui il convient de s’adresser différemment. Deux activités incompatibles ? Ou à essayer de bien séparer, délimiter les territoires. Et il me semble qu’un certain genre d’écrivains que je nommerais ici écrivains à visée plus commerciale, s’adresse également à une troisième public. Public contemporain également, public « social », étudié, que l’on cherche à atteindre en fonction de ce que l’on connait de ses goûts, ses attentes… Un peu comme le public des bibliothécaires, sauf que les bibliothécaires proposent un service, les écrivains cherchent à vendre leurs livres. Mais qui n’écrit pas pour ce public-là ? Comment peut-on se permettre de désigner tel ou tel auteur comme écrivain ou comme « commercial » ? En fonction de quels critères et n’est-ce pas un tantinet présomptueux ?
C’est évidemment le but de toute étude littéraire, le jugement littéraire en tant que jugement esthétique qui mettrait à distance le point de vue subjectif. C’est toute une affaire, et on en est pas sorti. (Déceler l’existence de ce troisième public pourrait aider à se faire une idée, la littérarité par l’étude de la réception, ça se fait. Les deux ou trois publics ciblés ne doivent bien évidemment pas faire oublier les publics effectifs ; du genre pour qui écrit-on, mais par qui est-on lu, à quel point sont-il proches et à quel point le public effectif influence notre choix du public ciblé ?)
Loin des prolifiques enseignements que j’ai eu la chance de recevoir à l’université, c’est en lisant Guillaume Musso, grâce lui en soit rendue, qu’une éventuelle solution vient de se formuler un peu plus clairement que d’habitude. Oui parce que d’habitude je peux soutenir et marteler que tel écrivain fait de la littérature, est donc un artiste, et tel autre pas du tout, mais pour ce qui est d’arguments précis et rigoureux, on repassera. D’où mes difficultés avec ces études, non comment ça, pourquoi objecterait-on un certain manque d’assiduité quelle idée… Donc (oui j’emprunte des chemins un peu tortueux sur ce coup-là mais le lectorat effectif de ce blog n’en sera je l’espère pas trop affecté), la lecture d’un roman de Guillaume Musso m’a prodigieusement agacée, et je me suis demandée pourquoi. L’argument qui me venait était celui de la facilité. « Oh mais c’est tellement facile moi aussi je peux le faire ! » Ce qui est je le reconnais volontiers un très mauvais argument, dont on a depuis longtemps réfuté la valeur. La valeur, justement, voilà le problème, pour moi ce genre de roman n’a pas de valeur artistique. En fait, je le trouve facile parce qu’il est technique. Ce qui m’entraîne à changer mon appellation d’écrivains « commerciaux » pour « techniciens ». Il est certain que Guillaume Musso maîtrise les techniques d’écriture, qu’il a dû beaucoup lire, qu’il sait ce qui plaît, ce qui est lu, ce qu’on achète et ce qu’on aime aujourd’hui, ici (on rejoint l’idée de cible là aussi). Mais en fait, là où je me dis j’aurais pu le faire, c’est qu’il s’est contenté de faire ce qu’il savait faire. Pour moi, de style ou d’esprit il n’y a pas. De la même manière, je pourrais écrire un morceau musical qui marche. J’ai fait des années de piano au conservatoire, je peux lire n’importe quelle partition et la maîtriser très rapidement, même si elle est techniquement difficile. Or je n’ai absolument aucune oreille musicale. Je suis incapable d’improviser et je chante comme une casserole. Cependant techniquement, je peux faire n’importe quoi, ça n’aura juste aucun esprit. Et c’est là que c’est plus facile. Un bon écrivain pour moi a des problèmes avec les mots, il ne sait pas comment dire, il cherche à exprimer. C’est déjà une différence. C’est encore une fois terriblement discutable. Sans technique, pas d’art ? Suffit d’avoir les deux, ha ha ha la bonne blague. Et comment peut-on réellement se passer du subjectif dans ce genre de recherche ?
Je n’ai toujours pas et je ne suis pas prête d’avoir les idées très claires quant à la détermination de la valeur littéraire d’une œuvre. Cependant quelque part je pense que je m’achemine lentement vers le genre de littérature que j’aimerais pondre un jour. Entre temps je vais tenter de me replonger dans la rédaction de mon mémoire. Là seule la technique seules les connaissances sont de rigueur. Et je trouve ça oh combien plus compliqué !
Note : je ne cite Guillaume Musso que par hasard parce qu’il est très emprunté dans la bibliothèque où j’étais, c’est donc lui que j’ai choisi de lire et dont je parle ici mais c’est juste histoire d’avoir un exemple, évidemment chacun doit avoir son équivalent de mon Musso à moi.