A Maman que j’aime

Puisqu’ils sont tous en vacances… Quasiment 2 semaines sans aucune nouvelle de Girls and geeks, difficile à vivre…  Heureusement, il y a deux jours La Meuf a fait un retour fracassant qui valait bien l’attente scandaleuse. Puis, la découverte de la nouvelle Simone m’aide à patienter. Mais bon, tout de même, juin – juillet, ça fait mal, je suis sérieusement en manque. Et comme ma santé mentale laisse à désirer en ce moment, j’ai décidé de le combler moi-même, ce manque. Avec de la ponctuation. Et de l’interactivité (je vous encourage vigoureusement à cliquer sur les liens, c’est pas du temps perdu). Les grand moyens, carrément.

Alors d’abord, le roman du moment : Longtemps, je me suis couché de bonne heure de Jean-Pierre Gattégno. Vous vous en doutez, je l’ai pris juste pour le titre. J’avais 5 minutes avant la fermeture de la bibliothèque (c’est scandaleux les horaires d’ouverture des bibliothèques, pile poil mes horaires de boulot, tiens donc), je suis tombée là-dessus dans les coups de cœur. Première réaction ; putain mais quel connard, comment peut-on oser pondre un titre pareil, non mais quelle prétention ! Puis, évidemment c’est dans la nature, enfin la mienne, comme ça m’agace, ça m’intrigue, et ça m’attire, alors je le veux, je le prends. Pas déçue, pour le coup.

« Ceci est l’histoire d’une grâce. Au sens pascalien du terme.  Une grâce accordée à quelques élus qui peuvent la perdre ou la garder. C’est selon. Elle est échue à un mauvais garçon, inculte et sans envergure. Le genre de menu fretin que l’on rencontre dans les arrière-salles de l’existence. C’est d’ailleurs là que l’on rencontre le plus de monde. Mais voilà que ce mauvais garçon découvre qu’il y a les livres et les femmes. Là est sa grâce. C’est donc une histoire optimiste. Quand le menu fretin se met à découvrir les livres, les auteurs ont toutes les raisons de se réjouir. Les femmes aussi. »

En parlant de livres et de femmes, un petit aperçu de mon dimanche :

dimanche

Poulet rôti du marché et Télérama en retard (Télérama, l’amour de ma vie). Sur fond de Vincent Delerm (autre amour de ma vie).

Quand il fait beau à Paris c’est un scandale de rester chez soi, tous les dimanches on me fait la réflexion, on s’esclaffe, on s’étrangle, mais dehors, moi j’aime pas tellement, trop de monde partout, chez moi aussi, le soleil brille, bien plus fort et bien plus beau, un peu comme à Lille, dans nos cœurs. Sentimentalisme dû à la bouteille de rosé sur la table. Ou à mon état d’esprit depuis un mois. Je réfute d’avance les arguments de ceux qui avanceront que depuis un mois, c’est discutable. Sentimentalisme qui nourrit ma nouvelle passion inconsidérée pour une des chansons du nouvel album de Zaza Fournier : Maman. Zaza Fournier, c’est celle qui a écrit la plus belle chanson du monde : Mademoiselle. Et qui a surpris tout le monde avec Maman. Zaza Fournier, elle est drôle et légère, accordéon rock and roll. « Maman, je t’aime tant », forcément ça choque un peu. Au début de la chanson, on se demande à quel instant elle va bifurquer l’air de rien vers le second degré mais non, alors c’est l’ébahissement, un peu comme le titre piqué à Proust, on n’en revient pas qu’elle ose, jusqu’au bout, assumer sa déclaration. Une grosse claque, comme disent les jeunes. En fait, c’est ambivalent, les chansons d’amour à la mère. Ambivalent parce que coloré de culpabilité. Comme si on ne pouvait pas s’empêcher de demander pardon en même temps. Pas comme le tatouage sur le bras des bikers. Les artistes, c’est plutôt, Maman je t’aime, pardonne-moi d’avoir vieilli, d’avoir changé, de faire des bêtises, de te décevoir. Zaza aussi le dit, « j’avais le cœur si innocent… On change tant… » La mère, elle vit à travers nous, tout ça c’est à cause d’elle, mais sa souffrance, c’est à cause de nous et c’est insupportable. C’est marrant, en ce moment la souffrance de ma mère de dépend pas de moi et je redeviens un embryon inutile et impuissant. Pour les artistes une chanson sur la mère c’est juste une chanson intime sur soi-même. Ta mère vieillit et ne sera pas toujours là pour t’emmerder avec la mutuelle. Alors tu te démènes et tu cris regarde-moi ! Comme cette chanson qui m’a hantée pendant des années et que si quelqu’un me la retrouve, je lui offre un an d’abonnement à Télérama, ça dit « Maman, je suis une bête à la tête dure. Maman, ça coule le long des murs ». Et puis récemment j’ai réécouté les Spice Girls. « Mama, I love you » En fait, il y en a des tonnes de chansons comme ça venues de nulle part là où on s’y attend le moins, et je suis passée totalement à côté. J’étais ado. Merde, je vieillis.

Seigneur, nous te prions

« Dans le film d’Hervé Guibert, La Pudeur ou l’Impudeur, il y a une scène, un plan séquence que je n’arrive pas à oublier. Guibert se filme en train de donner à manger à sa grand-tante. Lui-même est déjà malade, opéré, rongé de partout, mais sa grand-tante a plus de quatre-vingt-quinze ans, peut-être a-t-elle passé les cent ans, elle aussi je ne sais plus, elle vit seule, elle n’a plus que son petit-neveu qui lui donne sa bouillie, lui essuie la bouche, face à la caméra posée sur un pied, qui tourne, Guibert se penche vers elle pour lui parler à l’oreille, fort parce qu’elle est à moitié sourde, il a certainement préparé sa question : Qu’est-ce que tu voudrais maintenant, Suzanne ? La dernière chose qui te fait envie ?  Et cette vieille femme qui n’arrive pas à manger seule, qui semble à peu près aveugle, grabataire, tout à coup elle s’anime, et avec tous les efforts que lui demande sa réponse, Vivre encore un peu, elle bredouille. »

Extrait de Vivre encore un peu de Christophe Donner.

Le regard de la femme qui se lève pour enterrer son fils. Et toute la journée la porte qui sonne qui s’ouvre pour accueillir les fleurs. J’emmène les gosses au toboggan même s’il pleut. C’est l’euphorie parce que d’habitude, quand il pleut, on rentre. Mais là, je veux pas rentrer, alors on s’abrite, et je raconte des histoires que personne n’écoute. Faut dire, j’ai pas tellement d’inspiration, je raconte des histoires d’enfants qui vont au parc sous la pluie. Clémence s’amuse beaucoup mais Élise pleure, elle a du sable dans les yeux. Les jeux, c’est à partir de 3 ans, on a pas trop le droit d’être là, mais c’est quand même mieux, je les berce quand elles tombent. On peut pas être partout à la fois, j’ai allumé des cierges dans la moitié des églises de Paris. On peut pas être partout à la fois mais on peut raconter une blague qui comprend l’étroit mousquetaire et Tolstoï, et prononcer une phrase à l’église, qui finit par Seigneur, nous te prions. On peut pas être partout à la fois mais on peut faire un gant de boxe avec une cravate, pendant que les grands communient, et essayer de chanter pas trop mal, et pour de vrai, pour une fois. Et on prononce des mots, que d’ordinaire on tait. Kyrie eleison. Des trucs bizarres, c’est fou quand même, le pouvoir de la messe. Mais quand on parle, on se tait, on prie pour ceux qui n’ont pas pu venir. Enfin on prie, on baisse la tête. Et c’est une image obsédante, que j’essaie de dissoudre, que celle d’une tête baissée, qui ne peut pas dire, Ah, si tu savais…

J’ai trouvé

C’est ça écrire :

« La main droite de Crab est constituée de cinq doigts et d’un crayon qui le gêne beaucoup, ce dernier, pour quantité de choses, se moucher, saler, poivrer sa viande, caresser un corps de femme, une tête d’enfant, lancer des ballons, mais qui lui est aussi bien utile quelquefois, s’il veut par exemple moucher sa viande, ou lancer des têtes d’enfants, ou saler, poivrer un corps de femme. »

Un fantôme, Éric Chevillard.

Par ailleurs je vous conseille la lecture de ce dernier ; Éric Chevillard. Mais pas forcément celui-ci ; Un fantôme. Plutôt Mourir m’enrhume. Ou Au plafond. Vous verrez. Vous me direz.

Parce que les fleurs, c’est périssable

J’ai passé l’après-midi à regarder le cerisier fleurir. Il est presque blanc, maintenant. J’aime les fleurs, parce qu’elles meurent. Comme la neige. Comme ces soirées où l’on se retrouve sans s’aimer. On ouvre des parenthèses qu’on prend soin de ne pas refermer. Parce que parfois on les ferme trop tôt. Ou on les ouvre au mauvais moment. On ne sait pas trop quoi en faire, des parenthèses, ça encombre la phrase, c’est comme les guillemets, c’est laisser les ficelles derrière soi, ça recouvre la profondeur du texte à grandes pelletées d’engrais de Jardiland.

Au fond il faut les éviter les intermédiaires. Comme les canaux de communication, le téléphone, la messagerie électronique, comment ça rien à voir, non pas rien à voir. C’est moi qui écris c’est moi qui décide. Et mes doigts à toute vitesse sur le clavier neuf s’imposer des défis des règles de jeu s’il faut que mes doigts se meuvent le plus vite possible. Comme quand je décide d’intercaler cette phrase sans lien là juste là et après ? Et si je n’utilise pas le bon terme au bon moment, si l’expression convenue je la transforme, si tu pars ou que tu ne me reconnais plus, et que je ne comprends pas que je n’y crois pas et après ? Je ne sais pas répondre. Après quoi ? Après, rien. Après, c’est loin, c’est demain. Et demain, c’est toujours pareil, demain, ce sont deux inconnues qui se rhabillent sans se regarder. Le roman c’est la vérité, qu’ils disent mais je ne suis pas tellement d’accord.

Ceux qu’on aime, est-ce qu’on les connait ? Je m’excuse à l’avance, mais je vais revenir à Duras. On ne les connait peut-être pas si bien, mais on y revient toujours. Extrait paraphrasé parce que ma mémoire est mauvaise ; la question sur l’écriture, sur écrire, elle ne sait pas, Duras, c’est quoi, écrire ? Ce qu’elle peut dire, c’est qu’il y en a qui écrivent, et d’autres qui croient écrire. Oui, c’est obscur. Mais attendez, elle donne un exemple (Duras illustre ses propos, comme quoi on peut tous s’améliorer) : Sartre, il n’a jamais écrit. Ah, tiens donc. En même temps, quand on connait Duras (je n’ai pas mis les guillemets là mais mais j’appuie fort fort sur le terme) on la voit venir à des kilomètres mais elle reste sobre ; Sartre, c’est un moraliste. Il a trop de retenue. Il n’a pas écrit. L’écriture, elle ne sait pas ce que ce c’est, mais c’est pas ça.

J’ai peint mes ongles en rouge

Un fantasme comme un autre. J’aime la couleur sur le clavier. Des gestes, prendre mon verre, l’approcher sans trembler. La teinte qui ressort avec la petite coupure sur l’annulaire, ça peut blesser, bibliothécaire.

Samedi j’ai pris le volant sur la neige. Les champs les collines les arbres ; blancs. Mélange d’appréhension et de submersion.

Vendredi soir il neige c’est excitant c’est beau ça tient on descend on joue on pense demain c’est bon on reste dans son cocon comme sur le siège passager sur l’autoroute c’est rassurant.

On se lève le lendemain matin c’est blanc ça n’a rien d’inquiétant pourtant c’est tellement silencieux.

C’est arrivé, il a neigé. On le prévoyait, vaguement, la météo tout ça. J’ai jamais écouté la météo, parce que la météo ça fait vieux ça fait « posé » attends, j’ai toujours 20 ans moi, la météo, ça m’intéresse pas, je zappe, je préfère Francis Cabrel.

Mais c’est comme ça, ça te tombe dessus, t’as beau ricaner, pas y croire, faire ta fière, quand il neige, tu peux pas faire grand-chose.

Il neige et le lendemain t’en reviens toujours pas, il te faudrait du temps pour t’y faire, t’habituer mais non, faut aller bosser quand même. On te prévient, les routes sont sablées, tu peux passer. T’y crois pas beaucoup non plus, t’aurais voulu profiter, te vautrer dans tout ce blanc mais non, la vie continue.

T’y vas et à travers la vitre tu vois, le blanc éclatant reflété par les lunettes de soleil-à-ta-vue-qui-rendent-la-vie-plus-belle- mais là t’en as plus besoin, ce blanc poudreux qui chavire tout, il fond. Il fond et toi, t’y peux rien. T’es là, cramponnée dans ta 106 pourrie qui refuse de fermer la portière arrière, tu vois la neige qui fond et t’as beau l’interpeler elle t’écoute pas. « Reste », tu murmures, « RESTE », un peu plus fort, mais ton pouvoir ténu ne va pas jusque là. T’es là, tu roules à 30, à chaque virage tu meurs tellement c’est beau mais tu souffres en même temps. Tu souffres parce que t’as peur. Faut pas freiner dans les virages, qu’ils disent. Mais si j’vois pas c’qu’il y a derrière, comment je fais je fonce ? Comme aux premiers temps quand je débutais, j’allais au boulot de plus loin le matin tôt dans le brouillard, je vois rien c’est pas grave, j’appuie sur l’accélérateur. T’as peur parce que tu connais pas, le brouillard, la neige, tu connais que le métro. T’as peur parce que tu sais pas ce qu’il y a au bout, encore de la neige ? Mais non, elle fond. Encore. Tu souffres aussi parce que tu sais que malgré la peur malgré l’envie que ça dure toujours tu sais que ça ne va pas durer ça va tenir quelques jours et puis toi tu vas rester et la neige, ce ne sera plus qu’un joli manteau déposé aux pieds des collines que tu gravis chaque matin en allant à ta bibli. Tu souffres parce que cette beauté te coupe le souffle (oh oui ça va hein laissez-moi être mièvre un peu si je veux) mais qu’aujourd’hui, demain elle sera partie. Demain tu pataugeras dans une gadoue maronnasse, c’est comme ça la température a monté, qu’ils se réjouissent, à la météo.

Mais toi t’as envie de crier sur tous les toits que t’as réussi à braver la neige, t’as envie d’aller la chercher, elle qui se dérobe qui ploie sous le soleil.

Mais elle est déjà loin elle a filé vers des contrées plus clémentes tu peux pas lui en vouloir, la Corrèze y a un peu d’altitude, mais pas assez.

Elle est venue elle t’as éblouie elle est repartie elle n’y peut pas grand chose non plus, elle meurt, à sa manière.

Deux jours plus tard t’y retournes il fait grand soleil.

Mais pourtant, plus haut, sur les collines, il y a encore plein de neige qu’a pas fondu.

J’ai bien peur de tourner nostagique

Je trouvais ça un brin risible, ridicule, presque triste. J’avais pitié d’eux, ces imbéciles qui ne savaient pas, qui n’y comprenaient rien. Avant quand j’étais jeune.

Je n’arrivais pas à comprendre ces amis étudiants que je voyais le samedi soir à CrèveBatard et qui ne voulaient pas retourner le lendemain dans leur studio (ou autre). J’entendais tous leurs « je veux pas y aller », j’écoutais leurs « je veux rester chez mes parents », c’était tellement loin, tellement loin de ce que je pouvais ressentir. Le samedi soir j’avais déjà prévu le dimanche soir qui m’attendrait viendrait me chercher une nouvelle soirée la vie qui reprend la « vraie vie » j’entends. Le samedi soir je regrettais de ne pas être là-bas avec eux dans tel bar c’était une soirée de ratée. Le dimanche n’était qu’attente et je refusais les plats de mes parents sachant qu’il n’y aurait personne pour les manger. Quand je rentrais pour le week-end je n’emportais que de vieilles fringues qui scandalisaient ma mère. L’ennuyaient. Non, peut-être la vexaient, quelque-part. Je dormais. J’avais la tête ailleurs. Et c’était rare. Quand je rentrais de vacances c’étaient de grands cris, des accolades. Vacances accrochée au téléphone, à Internet. Le train n’allait pas assez vite, j’aurais embrassé la barre dans le métro. Je jetais mes valises dans le couloir je lançais un regard mouillé à mon chez-moi et je courais les retrouver. Les rues étaient tellement plus belles les places adorées les quartiers chéris. La Ville. J’en faisais partie. C’était chez moi. J’en étais fière. Ça me suffisait, d’y être, d’y vivre, d’y connaître des gens des lieux, d’y avoir mes amis. J’étais in da place, au bon moment, à à peu près 20 ans, et il ne m’en fallait pas plus.

J’ai toujours à peu près 20 ans, et quand je rentre chez mes parents c’est la Ville.

J’ai toujours à peu près 20 ans et j’y retourne tous les week-end, chez mes parents. C’est moins loin, diriez-vous.

J’ai toujours à peu près 20 ans et la campagne c’est beau, mais bon.

J’ai toujours à peu près 20 ans et le dimanche soir, j’ai pas vraiment envie de rentrer « chez moi ».

J’ai toujours à peu près 20 ans mais j’ai fini les études, j’ai un boulot, des responsabilités.

Je déteste ce mot.

Ce doit être parce que j’ai toujours à peu près 20 ans.

J’embarque le pain, le fromage, les endives braisées. Ça me fait plaisir. Je me maquille et parle beaucoup, de mes « collègues », de ma « chef », des « lecteurs », de tout ce que je fais, c’est dicible, aujourd’hui (ça n’existe pas, « dicible », c’est soit « indicible » soit « disable », ah ben non, « disable » non plus, j’ai laissé mon dictionnaire des synonymes chez mes parents, comme presque tous mes livres, je n’ai pas la place, ici. Mais j’aime bien, « dicible ». Je pourrais dire, « c’est exprimable », « c’est dévoilable », non, toujours pas, « dévoilable ». Langue trop pauvre. Il y a bien « avouable », mais c’est trop fort. Bref).

Vivement que j’ai à peu près 40 ans pour faire une belle crise endiablée, genre revival.

Il ne m’en faut pas beaucoup

C’est la quatrième fois que je le lis. « En souvenir d’un sourire échangé de part et d’autre d’une table… Un rayon de soleil ! Marie Nimier »

Mon premier livre dédicacé par un auteur qui me tient à cœur. Mon premier livre dédicacé.

Je suis entrée dans cette foire aux livres pas tellement convaincue. « Foire aux livres », ça fait « foire aux bestiaux », « foire de l’automobile » ; des stands commerciaux serrés les uns aux autres, des allées impraticables où des « gens » (je les appelle des gens depuis l’enfance, depuis les « il ne faudrait pas faire ça chez les gens » et les « j’aime pas les gens ») rougeauds et forcément détestables semblent tous de mèche pour vous bousculer ou vous empêcher de passer. Je serre dans mes bras tout contre moi mon blouson et mon sac, essayant de prendre le moins de place possible, une brindille pour que les gens puissent passer, qu’ils ne me touchent pas, que rien ne me touche. Je serre la mâchoire comme un rempart me raidis à chaque contact. J’allonge le pas dés que je tombe dans un soupçon d’espace comme un peu d’oxygène – la tête hors de l’eau. Je dois avoir l’air au bord du désespoir. J’ai oublié mes lunettes et je suis obligée de me tenir tout près des stands pour pouvoir lire le nom des auteurs. Plus proche des gens, encore, donc. Et des auteurs et je déteste me retrouver en train de dévisager le nom d’auteurs que je ne connais pas et qui se trouvent juste là, sous le panneau avec leur nom dessus, souriants. Ils ont une tête normale, ce sont des gens normaux, ce sont des gens, eux aussi. Leur nom ne me dit rien, je suis jalouse. Leur nom m’est familier, ils ont quelque-chose de sympathique, quand même. Mais alors s’ils sont assis dans un stand prestigieux-à-mon-sens (et là cette attitude je la trouve insupportable, cette sorte de déformation professionnelle où seuls m’attirent les Albin Michel, Actes Sud, Mercure de France et Gallimard (et d’ailleurs elles sont où les Éditions de Minuit il est où Echenoz) ajoute à mon agacement) ce sont des Dieux ils sont exceptionnels et alors qu’est-ce que ça peut faire si je ne les ai pas lus ? Et puis enfin, à L14, ou L4 j’ai une mémoire catastrophique, elle est là devant ses bouquins. Le seul nom sur les 400 de cette foire à me donner envie de me déplacer. Que je viens de découvrir enfin de redécouvrir et qui du coup, comme toujours chez moi lorsque j’ai une bonne surprise littéraire, est l’objet d’un sentiment proche de l’obsession et dont je lis tout ce qui me tombe sous la main. Évidemment j’ai peu acheté j’ai surtout emprunté mais quand même son dernier, rentrée littéraire oblige, qui d’ailleurs peut-être explique sa présence ici (quoique et je l’ai déjà dit, pas d’Echenoz, et pas non plus de Houellebecq ni de Kerangal c’est quand même bizarre), je l’ai son dernier, mais bien-sûr pas avec moi vous me connaissez. Enfin elle est là elle est belle elle a de très beaux yeux bleus brillants hypnotisants (ça je m’en rendrai compte surtout plus tard) et elle discute avec sa voisine. Voisine que je ne connais pas mais qui elle aussi est publiée chez NRF, donc mérite ma reconnaissance éternelle, et puis est plus jeune, plutôt sexy et clairement lesbienne. Mais, et c’est dire l’importance de Marie Nimier pour moi, je ne m’approche même pas de ses titres et ne me souviens absolument pas de son nom. Elle est là et je n’en reviens pas. Des mois que je lis des romans que j’aime et leur auteur est assise devant moi à discuter. Discuter déjà comme terme pour un auteur-que-j’aime ça ne s’applique pas. Peut-être est-ce parce que j’ai tellement peu l’habitude de lire des auteurs vivants ou accessibles que je n’en reviens pas. Ou juste c’est ça l’admiration, je ne prononcerai pas le superlatif quand même on a sa fierté (mon Dieu parfois je RomainGarysme). Je la regarde sans en avoir l’air. C’est une expression toute faite, sans en avoir l’air, ça veut dire je la regarde, mais je ne veux pas qu’elle s’aperçoive que je la regarde. Dans La Reine du silence elle raconte la mauvaise expérience d’un salon du livre du point de vue de l’auteur, ça m’avait profondément marqué, le récit des ces « gens » qui tournent autour, soupèsent le bouquin, rien que pour la « voir », dans le sens « l’avoir vue ». Un peu comme moi. Non j’espère pas comme moi. Alors je vais voir les livres de l’auteur à côté, tiens je le connais, il m’a donné des cours d’écriture poétique à la Sorbonne. Je reconnais ses poèmes, son style. C’est loin. Et puis, comme la lesbienne semble remarquer ma présence, ça m’embarrasse, je m’en vais.

Je reviens bien entendu, après un tour de foire suffocant et désarmant. Désarmant mais pas comme son sourire comme je m’approche enfin de sa table. Elle replace les livres on dirait moi dans les librairies, des piles bien alignées, lisses, rien qui dépasse. « Je fais ma petite cuisine. » qu’elle me dit parce que bon, faut bien dire quelque chose à la personne qui vient en face de toi et qui tripote tes livres, j’imagine. Je prends celui-là, La première pornographie. Je lui tends je balbutie une demande de signature, gauche, pataude, totalement désarmée. Oui, c’est pour moi. Alice. Pourquoi ce titre, en particulier ? Les autres, je les ai déjà lus. Ça lui a plu, cette réponse, elle est touchée. Elle a pressé mon épaule, elle a choisi le moins abimé, je n’ai pas osé lui dire qu’au contraire, j’aime les livres abimés, elle était tellement contente, une lectrice, une vraie, tu parles ! Nous avons souri, parlé. Elle a cité Duras. Elle en premier, pas moi. J’étais trop nigaude. Mais elle s’est comparée à Duras, indirectement mais quand même. Je sais un millésime infinitésimal de ses pensées quant à son œuvre. Passée et future. J’aime sa vision. Elle a dit être heureuse de m’avoir rencontrée. Ah ça, moi aussi. Même si toute intelligence m’avait abandonnée le temps de la discussion, toutes dents sorties, desserrées. Plus loin j’ai lu sa dédicace. Je l’ai recroisée dans mon errance et elle a pressé mon épaule, encore. Voilà, comme dirait Sab qui comme moi est prompte à s’emballer vocabulairement parlant, je suis amoureuse.

Sur le départ

16h30 la sonnerie de mon ancienne école maternelle qu’un jardin sépare de la maison des parents. Un ridicule petit jardin par lequel je n’avais pas le droit de passer il fallait faire le tour par la rue grrrouii ! 16h30 c’est la fin de la première journée de classe en ce Grand Jour de Rentrée Scolaire en France Olala ! 16h30 c’est la fin des cris, des chants et des pleurs qui nous parviennent par la fenêtre. 16h30 c’est l’heure du goûter et j’ai bouclé mon sac. J’ai tout : l’écharpe blanche, l’appareil photo, le revolver en plastique, les bijoux incongrus, le rouge à lèvres, le badge à mon nom et les talons hauts nouveaux dont je pressens qu’on va se moquer. J’ai des projets de film et de photos. Et puis accessoirement mon mémoire et quelques cours pour préparer la soutenance.

C’est enfin le mois de septembre, c’est enfin la veille du départ pour Lille. Lille où je vais enfin retrouver toutes celles qui m’ont tant manqué. Et puis Paris, Paris qui survit, qui guérit, et tous ces amis à rejoindre. Enfin ce départ dans ces deux villes où j’ai grandit autrement qu’ici. Et tous ces gens qui les habitent encore et qui m’habitent toujours. Il y a ceux que c’est comme si je ne les avais jamais quittés et que je retrouve régulièrement. Il y a celles que je n’avais jamais quitté aussi longtemps et que je brûle de revoir. Il y a celle que j’aimerais tant arriver enfin à retrouver, peut-être cette fois-ci sera la bonne, si elle veut bien. Il y a celle dont je redoute l’absence, soupçon violent et douloureux que je ne peux pas me résoudre à vérifier. A part la soutenance à soutenir et la « What’s gouine on » à filmer je n’ai quasiment rien prévu. C’est grisant et très angoissant, toutes ces journées dans ces villes qui ne sont plus les miennes, mais où je me suis toujours mieux sentie qu’ici. Au dernier moment, je glisse des CV dans le sac. Il serait temps de songer à l’avenir.

Bouclé le sac, avec presque pas le livres, contrairement à mes autres configurations de cet été interminable.

Nouveauté, j’emporte un sac à main, je vais à la ville. La Ville. Du coup, je l’ai vidé et re-rempli, le sac à main. Des retrouvailles inattendues, au fond. Un paquet d’allumettes éventré et renversé du Coming Out où on chantait très faux et très fort des vieilles chansons d’amour. Des tickets de métro parisien tarif réduit hi hi la ruse du siècle, oui depuis que je n’ai plus le césame Imagin’R tout est bon pour frauder à moitié (frauder pour de vrai n’est pas bon pour mon pauvre cœur). Des tickets de tram bordelais jamais totalement utilisés. Un petit carton avec mon prénom tenu par une pince à linge miniature souvenir du Pacs. La craie qu’on avait utilisée pour écrire « Sab t’es moche » sur les tableaux des amphis vides de la fac de sciences à Lille, j’avais préféré ne pas laisser traîner l’arme du crime. Et puis un bout de planchette en bois que les artistes du meilleur spectacle du siècle avaient réduites en bouillie dans leur numéro de Kung Fu virant au grand n’importe quoi. Des débris rescapés avaient giclé jusqu’à nous. Hop, récupérés. C’est chouette un sac à main et toutes les surprises qu’il contient. Mieux qu’un album photo. Là il n’y a plus que le nécessaire dedans. Au retour, je vous raconte les nouveaux trophées.

Ecrivains sur le terrain, entre cible et réception

Il y a peu d’auteurs qui provoquent des réactions chez moi. Je suis quelqu’un d’extrêmement nuancée, dotée d’une patience quasiment sans limite (quoique, les limites ont l’air de se resserrer avec le temps). Comme si une éventuelle réaction venant de moi était non avenue, nulle, sans valeur.

Ah, la valeur des choses, des gens, des réactions. Et des opinions, n’en parlons même pas. Humilité, Exigence. Éternelle ambivalence.

Comme si je n’avais pas le droit, je n’étais pas « légitimée » à avoir et surtout à exprimer une idée, une pensée qui n’est pas appuyée, qui n’est que de moi, de l’ordre de l’intuition peut-être, et mon Dieu, l’intuition on sait bien à quel point c’est dangereux. Ça semble inconcevable ce genre de réaction à une lecture mais pourtant, non seulement ça arrive de plus en plus, mais encore ça me conforte dans cette sorte de certitude un peu floue (non je n’emploie pas ce mot pour rien avec toute l’angoisse qu’il colporte, ni ce verbe qui est totalement assimilé dans ma vision des mots des termes de l’écriture au cloporte) que quelque-chose en moi est lié indéniablement à la littérature, à l’écriture. Mais si peu d’auteurs provoquent quoi que ce soit chez moi, alors par contre lorsque c’est le cas c’est pour de bon et ça ne s’en va pas. Agacement violent tournant vers l’énervement qui me force à en parler, à écrire dessus, ou émotion pure étincelante qui fait jaillir les larmes et les clichés. Nancy Huston peut à la fois m’agacer à en hurler et m’émouvoir à un point qu’il m’est difficile de continuer la lecture ça brouille c’est flou lisez Instruments des ténèbres. Guillaume Musso que je me suis décidée à lire dans une optique professionnelle, de carrière.

Il faut l’avouer, même si j’ambitionne plutôt la direction d’une bibliothèque ou je serai donc moins amenée à communiquer avec mon public, mes inscrits, qu’à réfléchir sur eux et pour eux, à quels livres je pourrais bien acheter pour qu’ils les empruntent, il est évident que si je veux agir pour eux et non pour moi, j’achèterais plutôt Musso que Barthes. L’éternel dilemme et conflit des bibliothécaires, la politique d’acquisition pour utiliser leur jargon, si la bibliothèque idéale, exhaustive tendant vers l’utopie d’Alexandrie n’est matériellement pas possible, comment choisir ce qui constituera une bibliothèque convenable ? Convenable pour qui ? D’où l’interrogation que lisent les gens ? Les habitants de la ville où se tient ma bibliothèque ? Que veulent-ils trouver dans une bibliothèque ? Et qu’est-ce que moi, bibliothécaire, j’envisage nécessaire de placer sur les rayons de mon établissement ? Ah tiens, ça ne correspond pas, mais alors pas du tout ! D’où tout ce conflit interminable autour du choix des livres dans une bibliothèque. D’où tous les jours mais pourquoi je me lance dans ce métier ? D’où aussi le peu de bibliothécaires écrivains et leurs dilemmes.

Tout est dans le public. La réception. (Ne vous inquiétez pas je n’oublie pas Musso. Si je maîtrise peu de choses au moins je maîtrise le cours de mes écrits.) Ce que je vais appeler ici la « cible » de l’écrivain. Il m’apparait aujourd’hui qu’un écrivain, dans le sens d’un écrivain digne de ce nom, que je qualifierai de « bon écrivain » (et pourquoi et comment j’y viendrai aussi), écrit pour deux cibles, deux types de lecteurs différents. Le premier est le lecteur « personnel », c’est à dire une personne connue et que l’auteur consciemment ou non cherche à atteindre. J’y vois dans ce cas une personne aimée, amour ou amant(e), parent, enfant, ou un adversaire… Bref, quelqu’un à qui on ne s’adresse pas directement mais de qui on espère fortement être lu et compris. Le deuxième est le lecteur « éternel », ou « immortel ». Celui qui lisait Zola, celui qui n’est pas encore né, celui qui n’est jamais mort, celui du Jugement de notre art. Un bibliothécaire a un troisième public, qui est contemporain, plus proche et plus tangible, ceux qui vont emprunter des livres ou ceux qui devraient, qui vont. Deux publics totalement différents à qui il convient de s’adresser différemment. Deux activités incompatibles ? Ou à essayer de bien séparer, délimiter les territoires. Et il me semble qu’un certain genre d’écrivains que je nommerais ici écrivains à visée plus commerciale, s’adresse également à une troisième public. Public contemporain également, public « social », étudié, que l’on cherche à atteindre en fonction de ce que l’on connait de ses goûts, ses attentes… Un peu comme le public des bibliothécaires, sauf que les bibliothécaires proposent un service, les écrivains cherchent à vendre leurs livres. Mais qui n’écrit pas pour ce public-là ? Comment peut-on se permettre de désigner tel ou tel auteur comme écrivain ou comme « commercial » ? En fonction de quels critères et n’est-ce pas un tantinet présomptueux ?

C’est évidemment le but de toute étude littéraire, le jugement littéraire en tant que jugement esthétique qui mettrait à distance le point de vue subjectif. C’est toute une affaire, et on en est pas sorti. (Déceler l’existence de ce troisième public pourrait aider à se faire une idée, la littérarité par l’étude de la réception, ça se fait. Les deux ou trois publics ciblés ne doivent bien évidemment pas faire oublier les publics effectifs ; du genre pour qui écrit-on, mais par qui est-on lu, à quel point sont-il proches et à quel point le public effectif influence notre choix du public ciblé ?)

Loin des prolifiques enseignements que j’ai eu la chance de recevoir à l’université, c’est en lisant Guillaume Musso, grâce lui en soit rendue, qu’une éventuelle solution vient de se formuler un peu plus clairement que d’habitude. Oui parce que d’habitude je peux soutenir et marteler que tel écrivain fait de la littérature, est donc un artiste, et tel autre pas du tout, mais pour ce qui est d’arguments précis et rigoureux, on repassera. D’où mes difficultés avec ces études, non comment ça, pourquoi objecterait-on un certain manque d’assiduité quelle idée… Donc (oui j’emprunte des chemins un peu tortueux sur ce coup-là mais le lectorat effectif de ce blog n’en sera je l’espère pas trop affecté), la lecture d’un roman de Guillaume Musso m’a prodigieusement agacée, et je me suis demandée pourquoi. L’argument qui me venait était celui de la facilité. « Oh mais c’est tellement facile moi aussi je peux le faire !  » Ce qui est je le reconnais volontiers un très mauvais argument, dont on a depuis longtemps réfuté la valeur. La valeur, justement, voilà le problème, pour moi ce genre de roman n’a pas de valeur artistique. En fait, je le trouve facile parce qu’il est technique. Ce qui m’entraîne à changer mon appellation d’écrivains « commerciaux » pour « techniciens ». Il est certain que Guillaume Musso maîtrise les techniques d’écriture, qu’il a dû beaucoup lire, qu’il sait ce qui plaît, ce qui est lu, ce qu’on achète et ce qu’on aime aujourd’hui, ici (on rejoint l’idée de cible là aussi). Mais en fait, là où je me dis j’aurais pu le faire, c’est qu’il s’est contenté de faire ce qu’il savait faire. Pour moi, de style ou d’esprit il n’y a pas. De la même manière, je pourrais écrire un morceau musical qui marche. J’ai fait des années de piano au conservatoire, je peux lire n’importe quelle partition et la maîtriser très rapidement, même si elle est techniquement difficile. Or je n’ai absolument aucune oreille musicale. Je suis incapable d’improviser et je chante comme une casserole. Cependant techniquement, je peux faire n’importe quoi, ça n’aura juste aucun esprit. Et c’est là que c’est plus facile. Un bon écrivain pour moi a des problèmes avec les mots, il ne sait pas comment dire, il cherche à exprimer. C’est déjà une différence. C’est encore une fois terriblement discutable. Sans technique, pas d’art ? Suffit d’avoir les deux, ha ha ha la bonne blague. Et comment peut-on réellement se passer du subjectif dans ce genre de recherche ?

Je n’ai toujours pas et je ne suis pas prête d’avoir les idées très claires quant à la détermination de la valeur littéraire d’une œuvre. Cependant quelque part je pense que je m’achemine lentement vers le genre de littérature que j’aimerais pondre un jour. Entre temps je vais tenter de me replonger dans la rédaction de mon mémoire. Là seule la technique seules les connaissances sont de rigueur. Et je trouve ça oh combien plus compliqué !

Note : je ne cite Guillaume Musso que par hasard parce qu’il est très emprunté dans la bibliothèque où j’étais, c’est donc lui que j’ai choisi de lire et dont je parle ici mais c’est juste histoire d’avoir un exemple, évidemment chacun doit avoir son équivalent de mon Musso à moi.

Doutes obsessionnels mais pas stériles j’espère

Je n’ai pas oublié Crevebatard, j’étais juste en partance, en vacances. Des semaines perdue dans un village mais là vraiment un village pour de vrai, j’insiste, avec rien. Et pas de connexion internet. Du coup je suis rentrée plus tôt à la maison. Pour « travailler ».

Dix heures de train avec Violette Leduc, de quoi devenir un peu marteau. Me rendre compte que moi aussi, dans ma solitude, j’aime et je caresse les objets. Les livres surtout, on s’en serait douté. A la bibliothèque, le matin on range les livres. Je me surprends souvent à caresser certains auteurs, les traiter avec déférence, leur faire un nid douillet entre leurs voisins, bousculer autour pour qu’ils aient de la place. Par contre, quand je dois ranger Lévy, Nothomb ou Musso, je les tiens entre deux doigts, pincés, comme si j’avais peur qu’ils me contaminent. Quand j’ai quitté ma chambre chez les parents, j’ai dit « au-revoir » aux meubles, aux plantes. Au-revoir le canapé de Lille qu’elles n’aimaient pas tellement. Trop bas, trop plat. On s’attache.

Maintenant que je suis rentrée je peux vous faire part de mes dernières interrogations. De mes doutes. Avant tout chose, sur le doute. J’ai longtemps eu un peu honte de tous ces doutes, toutes ces questions, ces incertitudes, ces incapacités à me prononcer si ce n’est à me décider. Une de mes plus cuisantes humiliations d’enfance ; une réflexion d’une camarade qui disait que je n’avais pas de personnalité. Puis je le cultive ce doute, il me fait réfléchir, penser, avancer. Et surtout il me fait écrire. C’est pour cela que j’en parle là. Comme d’un orgueil, peut-être si je peux me permettre. Le dernier numéro du Magazine Littéraire (on a les références qu’on peut) titre : « Le doute : ce sont les certitudes qui rendent fou ». Plus loin : « Je doute donc j’écris ? » Et bien oui, évidemment. Et de citer Kant : « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. » Petite victoire. Mais ça fait toujours plaisir.

Je voudrais donc vous faire part d’un doute qui m’assaille depuis le début de ces vacances. Le sujet est rabattu, surtout par moi, surtout ces derniers temps. Je m’en excuse à l’avance et peut-être qu’après en avoir encore parlé je cesserai d’y penser. Vous connaissez mon avis sur la Gay Pride, surtout sur le terme de fierté. Bien. (Ou relire les articles précédents) Il se trouve que peu de temps après l’événement, j’ai eu vent de deux agressions homophobes qui ont attiré mon attention plus que les autres. La première parce qu’elle a été « médiatisée », j’entends par là relayée sur Facebook et autres réseaux via des « amis » engagés.La seconde parce qu’elle était adressée à une personne qui m’est plus que chère. Quelqu’un qui est pour beaucoup dans ce qui je suis aujourd’hui et que je ne cesserai jamais d’aimer, différemment peut-être, à ma manière. Forcément, ça interpelle. Je ne peux ni imaginer ni absorber sa souffrance, je ne peux la visualiser gisant sur le pavé, assaillie de coups et traitée de « sale gouine ». Je peux me demander « pourquoi elle ? » souhaiter les voir souffrir, les agresseurs. Vouloir frapper, venger, hurler. Je n’ai pas ce pouvoir. Je n’ai que le pouvoir de réfléchir, et d’écrire. De partager. Alors c’est tout simple, c’est tout bête, mais j’ai l’impression qu’on a tellement envie que la fête soit réussie, qu’on s’amuse et qu’on vende le plus de rhum possible qu’on oublie. On oublie que c’est pour éviter ça qu’on marche. C’est pour se battre contre la discrimination qu’on se montre et qu’on crie, qu’on scande. On est pareil. J’ai entendu dire que certaines personnes avaient choisi d’aller aux Solidays plutôt qu’à la « Pride ». Même plan d’égalité, un choix, deux divertissements. Une belle fête. Et pourquoi si peu de temps après ces agressions ? Je sais bien qu’il y en a plus que ça, souvent, tout le temps même. Mais moi, à mon petit niveau j’ai entendu parler de ces deux-là juste après la marche parisienne. Et oui, je ne peux m’empêcher d’y voir un lien. C’est là que je suis dans le doute. Et si la marche des fierté avait au final des effets opposés à l’objectif originel ? Si cette ostentation ne provoquait que mépris, répulsion et envie de frapper ? On serait tellement loin du compte ! J’ai tellement mal pour elle, pour elles que je me permets de répéter : réfléchissons ! Il faut trouver une alternative à la Gay Pride qui ne joue plus son rôle ! Il faut trouver une autre nomination, des symboles, un discours ! Je ne veux pas que les personnes que j’aime se fassent taper dessus pour leurs préférences sexuelles. Je ne veux pas qu’on me frappe parce que j’embrasse une fille. Et encore une fois je reste à mon échelle parce que je ne suis pas militante, je me pose seulement des questions. Je sens une faille, une brèche. « J’ai vu ta pote à la Gay Pride », qu’on m’a dit. Elle vendait du punch je crois. Elle était fière parce qu’elle en avait vendu beaucoup. Pour qui ? Pour une association pour les droits LGBT ? J’espère. Mais ce n’est pas l’image que l’on retient. Surtout d’un point de vue extérieur. Bon sang, les homosexuels qui sont pourtant à la pointe de la mode, les champions de l’apparence, ne pas y voir une provocation négative et qui les dessert ? Réveillez-vous ! Réveillons-nous ! On se bat pour l’adoption et le mariage, mais ne faudrait-il pas revoir les bases ? Se demander ce que l’on pense vraiment de nous ? Donner une meilleure image ? De quoi êtes-vous si fiers ?